lire Frantz Fanon aujourd’hui

par Mireille Fanon-Mendès-France 18 mars 2013

Pour une grande partie de l’humanité en lutte, Fanon reste présent et éclairant. Cinquante ans après sa mort le 6 décembre 1961, il continue d’interpeller le désordre du monde. C’est que pour ceux qui résistent, derrière l’appropriation des mots de liberté, de justice, de droits des peuples par les tenants de l’ordre impérial et néocolonial, se révèle, dans la misère et l’exploitation, la perma­nence de la laideur du désordre du monde. La domination a changé un peu dans ses formes et tente de violer le sens des mots. Mais pour ceux qui vivent la réalité de l’injustice et la violence, l’aliénation et l’exploitation, la lecture de Fanon aide à décrypter les nouvelles superstitions diffu­sées de manière insidieuse par des médias dont la fonction est de vendre les esprits aux marchands. Le travail de déconstruction de l’ordre établi effec­tué par Franz Fanon est d’une utilité inestimable à l’heure où sous l’injonction des « marchés » des peuples découvrent, dans la douleur, qu’ils sont toujours un « tiers monde », pour ne pas dire des « sous-hommes », pour des oligarchies d’autant plus puissantes qu’elles ne sont plus « nationales ».

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Fanon n’éclaire pas seulement les rapports de domination qui prévalaient – et prévalent encore – dans une aire géographique que l’on appelait autrefois le tiers monde ; il fait sens également en Europe et aux Etats-Unis où les rapports de domination avec le reste du monde sont reproduits en interne, avec plus d’intensité à partir de la fabrication d’une idéologie de justification et « d’ordre ». Les crises financières et les crises des « dettes souve­raines » – il faut souligner ce mot pour montrer à quel point est fragilisée et vidée de son sens la représentation nationale et étatique au profit du pouvoir de l’argent – sont révélatrices de la permanence des fractures et des techniques de subjugation, d’intériorisation de l’injustice, dans des pays qui se réclament de la démocratie. Par un suprême subterfuge intellectuel, matraqué par des moyens de plus en plus massifs et sophistiqués, on impute les causes des malaises sociaux et des distorsions économiques aux pauvres et aux exclus. Le discours s’articule sur la peur et l’assertion du caractère « naturel » de l’ordre établi et on n’hésite pas, en ce temps où ce sont les peuples – comme c’est le cas en Grèce et en Espagne – qui constituent la variable d’ajustement du système, à relancer le funeste discours populiste. La réponse des tenants du système dominant à la crise est sans finesse, mais elle s’appuie sur des moyens massifs et redoutables. A l’intérieur des frontières, on désigne des boucs émissaires (migrants, fils et filles d’immigrés, gens du voyage, ouvriers, musulmans) et on oppose des pauvres à de plus pauvres. A l’extérieur, c’est encore plus visible, on revient à la vieille politique coloniale de la canonnière en attendant des guerres de plus haute intensité.

Et bien entendu, et à ce niveau aussi, Fanon de­meure un implacable dé-constructeur des argumentaires fumeux. Comme hier le colonialisme avançait vêtu du masque de la « mission civi­lisa­trice », cette politique brutale est drapée du nec plus ultra des concepts humanistes, comme l’éradi­cation de la pauvreté ou le « devoir de protéger » des populations contre les tyrans. On occultera bien entendu – cela déparerait – le fait que ces tyrannies ont été installées et défendues par ceux-là mêmes qui se piquent au­jourd’hui de défendre les peuples. Les indépendances en Afrique et dans le monde arabe sont globalement un échec et les élites qui ont exercé le pouvoir portent une im­mense responsabilité. Mais ce n’est en rien réduire le poids de cette responsabilité que de souligner le rôle majeur et déterminant des centres de pouvoir occidentaux, que ce soit à travers les structures officielles ou, plus généralement, à travers les ré­seaux infor­mels d’autant plus nuisibles qu’ils ne sont tenus par aucune règle. Il n’est donc pas surprenant aujourd’hui de constater que cet échec entretenu, et ses dérives brutales, sont invoqués pour justifier les interventions militaires directes. On a pu mesurer à la faveur de l’intervention de l’OTAN en Libye que même les résolutions de l’ONU peuvent être manipulées et détournées pour relancer la politique de la canonnière.

Les médias occidentaux qui se sont enflammés pour le pauvre peuple libyen – oubliant à quel point les castes dirigeantes de leur pays ont été arrosées par Kadhafi – détournent pudiquement les yeux des désordres provoquées par cette intervention en Libye et, plus largement, dans l’ensemble de la région sahélienne. Et ce sont ces mêmes pouvoirs qui ont créé la déstabilisation qui produisent actuellement un discours pour une intervention militaire de « re-stabilisation ».

En évoquant cette actualité « chaude » comme disent les journalistes, on ne s’éloigne pas de Fanon. On est bien au cœur de sa grande pro­blématique, de cette interaction qu’il mettait en exergue entre l’ordre colonial et ses supplétifs lo­caux. Après un demi-siècle d’indépendance – et même si le colonialisme dans ses formes primaires a disparu – il est loisible de constater la perma­nence d’une organisation qui opprime, aliène, fa­brique la misère et l’injustice… Les populations d’aujourd’hui endurent, dans un contexte différent et par certains aspects encore plus fragilisant, les mêmes calamités que leurs parents soumis à une occupation coloniale directe. Dans ces Etats mort-nés et absolument sans souveraineté, les sociétés sont écrasées et les peuples abandonnés. Les élites, comme le redoutait Fanon, ont failli et se sont muées trop souvent en supplétifs du néocolonialisme.

Si de nouveaux drapeaux ont été hissés aux fron­tons des administrations « libérées », la domina­tion de l’ancien colonisateur ne s’est jamais démentie. La prise de pouvoir par les bourgeoisies « nationales » – dont Fanon avait très clairement identifié les signes précurseurs, notamment dans les « Mésaventures de la conscience nationale » consti­tuant l’un des chapitres, présenté plus loin, de son ultime ouvrage Les Damnés de la terre – a abouti au détournement complet des indépendances et à la dilapidation tragique des acquis des combats anticolonialistes. Fanon y décrit, avec des années d’avance, la pathologie néocoloniale comme la perpétuation de la domination par la soumission de gouvernements nationaux corrompus et antipopu­laires aux intérêts des anciennes métropoles colo­niales : « La bourgeoisie nationale qui prend le pouvoir à la fin du régime colonial est une bourgeoisie sous-déve­loppée. Sa puissance écono­mique est presque nulle, et en tout cas, sans commune mesure avec la bourgeoisie métropoli­taine à laquelle elle entend se substituer. Dans son narcissisme volontariste, la bourgeoisie nationale s’est facilement convaincue qu’elle pouvait avantageusement remplacer la bourgeoisie métropoli­taine. Mais l’indépendance qui la met littéralement au pied du mur va déclencher chez elle des réactions catastrophiques et l’obliger à lancer des appels angoissés en direction de l’ancienne mé­tropole. »[i]

L’expression concrète de cette analyse prospec­tive de Fanon se déploie sous nos yeux dans la réa­lité quotidienne. Lire Fanon consiste à ouvrir les yeux sur la brutalité du monde et déchiffrer ses ressorts, mais il est vrai que cette lecture n’est pas un exercice de tout repos, elle est exigeante, pertur­bante mais, au final, libératrice. Elle dessille. Lire Fanon force à regarder cette réalité dans ses as­pects les plus hideux, mais cette lecture fournit les instruments intellectuels nécessaires pour la dé­construire et l’expliquer. C’est en cela qu’il s’agit d’une pensée vivante. Sa propre dynamique per­met de mettre en lien et en perspective des faits qui semblent peu importants et de les intégrer dans une longue séquence historique. Il est ainsi pos­sible de comprendre pourquoi les indépendances en Afrique et dans le monde arabe ont dérivé vers l’autoritarisme et une gestion catastrophique sur tous les plans, aussi bien sociaux qu’économiques et culturels. A l’origine de cette faillite se trouve l’ordre général intégré par les « élites », celui de la préservation des intérêts des anciens colonisateurs. Et ce n’est pas trahir un secret que de constater qu’ils sont plus présents que jamais : sur le plan stratégique, les accords de défense ont permis l’installation de bases où, dans les principaux aéro­ports, les systèmes de contrôle policier sont sous supervision étrangère, reflétant de manière claire l’état réel de la souveraineté des néo-colonies. Sous supervision externe, les élites locales ont ruiné la perspective nationale et ont ouvert la voie à la régression vers les « dictatures tribales ». Elles ont trouvé un terrain fertile en jouant sur les décou­pages territoriaux pensés pour empoisonner dura­blement les relations entre Etats naissants, ou sur des séparations ethniques entretenues, sinon déli­bérément créées et léguées par le colonialisme. Ces régressions organisées ont empêché l’apparition d’Etats efficaces au service de leur population. Elles permettent aussi des remodelages décidés de l’extérieur au nom du « droit de protéger » et de l’ingérence humanitaire.

Cela a permis la partition du Soudan, des inter­ventions ouvertes en Libye ou en Côte d’Ivoire et la guerre interminable et sanglante à l’est du Congo. Cela a permis l’installation à demeure d’ONG qui se substituent à des Etats impotents et qui installent les populations, en particulier dans les zones rurales, dans un rap­port d’assistanat structurel.

Les indépendances ont été ratées et restent inachevées. Il est frappant de constater que les mises en garde anticipées par Fanon ont été pro­noncées à l’aube des indépendances, bien avant les désillusions et les désenchantements. Son analyse lucide alertait de manière étonnamment prémoni­toire sur les dérives susceptibles d’affecter les Etats postcoloniaux.

La période néocoloniale s’achève sur une recolonisation, sous des formes inédites, entre autres du continent africain et de l’arc arabo-musulman. Mais aussi, et cela se révèle encore plus à la faveur de la crise, de l’espace occidental lui-même. Les peuples, ceux du Sud et ceux du Nord, sont confrontés à un ordre néocolonial mondialisé fondé sur la domination de ploutocraties sur des populations exploitées et méprisées. Cet ordre ano­nyme, fondé sur une architecture institutionnelle et politique hermétiquement verrouillée, est exclusi­vement construit au seul bénéfice des intérêts privés. Les démocraties parlementaires occiden­tales ne permettent ni le renouvellement des élites politiques, ni l’émergence de cadres nouveaux susceptibles de relayer les expressions des catégories populaires et des minorités plus ou moins visibles. Pour Fanon, « la décolonisation, qui se propose de changer l’ordre du monde, est […] un programme de désordre absolu. […] Dans dé­colonisation, il y a donc exigence d’une remise en question intégrale de la situation coloniale. Sa définition peut, si on veut la décrire avec précision, tenir dans la phrase bien connue : ‘Les derniers se­ront les premiers’. »[ii] Face à ce qu’annonce Fanon, le libéralisme moderne déploie toutes ses capacités de propagande et de manipulation des esprits. Les appareils média­tiques conditionnent l’opinion, ob­tiennent son consentement et, s’il est besoin, acclimatent les discours du fascisme, du racisme et de la stigmatisation des altérités. C’est bien sur ce terrain que la réflexion et l’action de Fanon ont commencé à se développer.

Soumis à la critique libératrice de Fanon, les sys­tèmes de pouvoir se révèlent pour ce qu’ils sont, des systèmes d’oppression et de pillage. La nou­velle étape de l’impérialisme – l’actuelle mondia­lisation – consiste à ouvrir les marchés des pays les moins avancés aux multinationales. Avec l’aide de certains hommes politiques, il s’agit pour elles d’imposer une intégration libérale des économies de la planète et d’asseoir ainsi définitivement leur hégémonie : le nouveau stade historique d’un marché global dominé par la sphère financière.

Les multinationales, les banques internationales et les grands financiers ont littéralement subjugué les Etats du Nord économiquement avancés qui, dans toutes les instances internationales, défendent un ordre du monde qui divise impitoyablement l’humanité entre riches et pauvres, faisant que les premiers, alors qu’ils sont infiniment minoritaires, continuent d’accaparer les richesses de tous en condamnant le reste de l’humanité à la pauvreté et au désespoir. Les plus pauvres, contrairement aux marchandises et aux capitaux qui circulent librement, sont assignés à résidence et interdits de mou­vement.

Pour les dominants, l’important est de gérer les flux humains et de les adapter aux besoins du mar­ché mondialisé, ce qui signifie qu’il faut ordonner et contrôler la migration pour qu’elle réponde en même temps aux impératifs économiques et démo­graphiques des Etats asservis aux multinationales. Ainsi, les politiques migratoires sont désormais envisagées sous l’angle de la « mobilité ». Cette gestion s’accompagne de pratiques répressives et coercitives, dont l’idéologie renvoie aux pires heures de l’histoire européenne, en formant une société de surveillance construite au nom de la lutte anti-terroriste et contribuant à la criminalisa­tion de ses exclus et de ses déshérités, mais aussi de toute personne tentant de résister. Par glissements successifs, facilités par la superposition de catégories sociales et ethnico-culturelles (les pau­vres, les Noirs, les Arabes, les musulmans), les régimes occidentaux actualisent des références coloniales dans la gestion de leurs propres sociétés. Rien de nouveau donc sous le soleil glacial de la discrimination.

A cela il faut ajouter que, si l’ère coloniale est achevée, son héritage commun continue d’influer sur le présent, et que les imaginaires et les repré­sentations sont loin d’avoir été libérés. Ainsi, « l’indigène est déclaré imperméable à l’éthique, absence de valeurs, mais aussi négation des va­leurs. Il est, osons l’avouer, l’ennemi des valeurs. En ce sens, il est le mal absolu. Elément corrosif, détruisant tout ce qui l’approche, élément défor­mant, défigurant tout ce qui a trait à l’esthétique ou à la morale, dépositaire de forces maléfiques, instrument inconscient et irrécupérable de forces aveugles. »[iii]

Nombre de pays sont traversés par des logiques où le racisme trouve, hélas, encore sa place, non plus de manière ouverte, mais sous des formes plus insidieuses. Il se fond aujourd’hui dans un en­semble de mécanismes d’exclusion et d’infé­riorisation qui semblent fonctionner de manière autonome, sans que personne n’ait à s’assumer explicitement raciste. Les superstructures idéolo­giques d’Etat nourrissent l’exclusion par des stig­matisations essentialistes. C’est bien ce que Fanon, dans Pour la révolution africaine, avait précisé : « Le racisme n’est pas un tout mais l’élément le plus visible, le plus quotidien, pour tout dire, à certains moments, le plus grossier d’une structure donnée. »[iv]

Par un paradoxe dont l’histoire a le secret, l’« indigène », aujourd’hui, est omniprésent non seulement dans son aire d’origine, mais également dans ce que Fanon appelait les « villes interdites », où s’exercent les formes renouvelées de ségréga­tion. Il remarque, dans Les Damnés de la terre, que « le monde colonisé est un monde coupé en deux […]. La zone habitée par les colonisés n’est pas complémentaire de la zone habitée par les colons. Ces deux zones s’opposent, mais non au service d’une unité supérieure. […] Ce monde compar­timenté en deux est habité par des espèces différentes. L’originalité du contexte colonial, c’est que les réalités économiques, les inégalités, l’énor­me différence des modes de vie ne parviennent jamais à masquer les réalités humaines. »[v] N’est-ce pas ainsi qu’ont été pensés divers quartiers de certaines villes ?

De « l’homme noir qui n’est pas entré dans l’histoire » à une laïcité de combat, l’essentialisme est bien l’habit neuf d’un vieux discours. Les hiérarchies culturelles visent à différencier irrémé­diablement pour diviser et pour mieux exploiter. La couleur de peau refait irruption dans le débat, au-delà et en-deçà de la culture, de l’origine natio­nale ou de la religion. La caractérisation du Noir valant déculpabilisation supposée du Blanc. L’un comme l’autre prisonnier de sa propre aliénation.

Par ailleurs, à bien des égards, et à la lumière sanglante des guerres impériales en Irak, en Afghanistan et en Libye, mais aussi coloniales en Palestine, force est de constater que la logique guerrière de l’impérialisme se déploie dans toute sa violence et contribue à la mutation et la régres­sion du droit international, confirmant, entre autres signaux, la mise en place du nouvel ordre mondial fondé sur l’intimidation militaire, l’asser­vissement de plus faibles et la surexploitation des ressources de la planète.

L’éclairage fanonien sur les mécaniques de do­mination, d’exploitation et d’aliénation conserve toute sa qualité. Et l’inévitable révolte devant un système social, politique et économique absurde et criminel reste la voie pour l’émancipation de tous, dominés mais aussi dominants dans l’acception humaniste et uni­versaliste qui caractérise l’homme et l’œuvre.

Sans a priori dogmatique, sans rigidité, dans une réflexion nourrie du réel, la libération de l’homme et sa désaliénation étaient pour Fanon le but ultime de la lutte politique. C’est bien parce qu’il se situe sur ce terrain qu’il demeure en dépit de toutes les tentatives de déformation, un homme indivisible. Fanon ne peut être ramené à une dimension particulière des luttes ; il a été anti­raciste au nom de l’universalité et anticolonialiste au nom de la justice et des libertés. Sa lucidité et son indépen­dance de vue lui ont permis de gagner l’estime et le respect des combattants de la liberté et des indépendances, comme Che Guevara, Amilcar Cabral, Agostino Neto, Nelson Mandela, Mehdi Ben Barka et beaucoup d’autres libérateurs. Encore aujourd’hui, il continue d’inspirer de nouvelles générations de militants et d’intellectuels, tant au Sud qu’au Nord.

Il n’y a nulle part dans l’œuvre et chez l’homme la moindre velléité de revanche ni désir de stigmatisation des Blancs, comme voudraient le faire croire aujourd’hui les propagandistes de l’impérialisme et les partisans de la hiérarchie des civilisations. Les détracteurs de Fanon, essentielle­ment des intellectuels organiques des marchés, voudraient le présenter comme le théoricien d’une violence aveugle et sans nuance car, précisément, son œuvre est l’antidote radical au mensonge et à l’imposture dont ils sont l’incarnation.

La violence défendue par Fanon – en tant que moyen ultime de reconquête de soi par ceux qui sont niés, exploités et réduits à l’esclavage – est celle de la légitime défense des opprimés, qui subissent une violence encore plus grande, celle de la domination, de la dépossession et du mépris. Sa pensée, aujourd’hui, est toujours un antidote au re­noncement. Elle demeure l’expression d’une colère lucide, d’une indignation légitime qui anime le combat incessant pour la liberté, la justice et la di­gnité des femmes et des hommes.

Cinquante ans après sa mort, la résistance conti­nue et l’appel de Fanon à continuer la lutte pour la justice et la liberté rencontre les aspirations d’hommes et de femmes, sans cesse plus nom­breux, sur toute la planète.
* Mireille Fanon-Mendès-France est présidente de la Fondation Frantz Fanon et membre du Groupe de travail d’experts sur les afro-descendants au Conseil des droits de l’homme des Nations unies.

[i] Frantz Fanon, Œuvres, La Découverte, Paris, 2011, p. 544.

[ii] Idem, pp. 451-452.

[iii] Idem, p. 456.

[iv] Idem, p. 715.

[v] Idem, pp. 453-454.

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Les livres de Franz Fanon

L’Œil se noie, Les Mains parallèles et La Conspiration, trois pièces de théâtres inédites écrites entre 1949 et 1950
Peau noire, masques blancs, 1952, rééd., Le Seuil, col. « Points », 2001
L’An V de la révolution algérienne, 1959, rééd., La Découverte, 2011
Les Damnés de la Terre, 1961, rééd., La Découverte, 2002
Pour la révolution africaine. Écrits politiques, 1964, rééd., La Découverte, 2006 Œuvres, La Découverte, 2011.

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Brève notice biographique

Frantz Fanon est né le 20 juillet 1925 à Fort-de-France, « capitale » de l’île française de la Martinique. A dix-sept ans, encore lycéen, il rejoint les Forces françaises libres contre l’Allemagne nazie. Décoré pour sa hardiesse au combat, il en revient surtout écœuré par la discrimination raciale sévissant dans ses propres rangs…
Il l’évoque dans son premier livre, Peau noire, masques blanc, publié en 1952. Jeune docteur en médecine psychiatrique, il a alors à peine 28 ans.
Une année plus tard, il devient médecin-chef d’une division de l’hôpital psychiatrique de Blida (Algérie). Il y met en place un « service ouvert » où se trouvent ensemble Européens et Algériens.
En novembre 1954, il est contacté par le Front de libération nationale algérien (FLN) et commence à travailler avec certains de ses membres.
En janvier 1957, il est expulsé d’Algérie par les autorités françaises. Il rejoint alors Tunis, siège extérieur de la révolution algérienne. Tout en reprenant ses activités professionnelles en banlieue, il devient journaliste à El Moudjahid, organe du FLN.
En 1958, Fanon fait partie de la délégation algérienne au congrès panafricain d’Accra.
L’année suivante, l’éditeur français François Maspero publie le deuxième livre de Fanon, L’an V de la révolution algérienne.
En mars 1960, il est nommé ambassadeur itinérant du Gouvernement provisoire algérien.
Au printemps 1961, il s’engage à fournir à Maspero un nouveau manuscrit. Ce sera Les Damnés de la terre.Fanon n’y traite pas seulement de l’Algérie, mais de l’ensemble du tiers monde en voie de décolonisation. Pour lui, l’ère coloniale est irrévocablement dépassée ; ce qui est désormais en question, c’est l’évolution des Etats libérés.
Il meurt à l’hôpital Bethesda de Washington, le 6 décembre 1961, des suites d’une leucémie, trois jours à peine après avoir reçu les épreuves du livre.
Selon sa volonté, Fanon est enterré au cimetière d’Aïn Kerma situé à la frontière entre l’Algérie et la Tunisie. Il était père de deux enfants, Mireille et Olivier.

Source : Frantz Fanon – CETIM <media1220|insert|left>

Recueil de textes introduit par Mireille Fanon-Mendès-France

Editions du CETIM (Centre Europe – Tiers Monde)

Collection « Pensée d’hier pour demain » Série Afrique et Caraïbes 96 pages

11 CHF – 8,5 euros

Cette collection du CETIM se propose d’offrir au public, jeune en particulier, de courts recueils de textes de divers acteurs qui, hier, furent au coeur de la lutte des peuples pour l’émancipation et dont, aujourd’hui, la pensée s’impose toujours comme de la plus grande actualité.

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Voir aussi http://www.pambazuka.org/fr/category/features/78519

“L’œuvre de Frantz Fanon fut pour tous les opprimés une arme de silex”

Achille Mbembe : Le 5 décembre 2011

Théoricien du postcolonialisme, Achille Mbembe a préfacé les “Œuvres” complètes rééditées à l’occasion des cinquante ans de la mort de Frantz Fanon. Il est professeur d’histoire et de science politique à l’Université de Witwatersrand à Johannesbourg en Afrique du Sud. Il enseigne également à Duke aux Etats-Unis. Ce théoricien du postcolonialisme nous parle de Frantz Fanon, mort il y a tout juste cinquante ans, le 6 décembre 1961. Il vient de préfacer ses Œuvres complètes publiées par les éditions La Découverte.

Votre dernier ouvrage, Sortir de la grande nuit, est une référence directe à Frantz Fanon. Que lui devez-vous ?

Je dois à Fanon l’idée selon laquelle il y a dans toute personne humaine quelque chose d’indomptable, de foncièrement inapprivoisable, que la domination – peu en importent les formes – ne peut ni éliminer, ni contenir, ni réprimer, du moins totalement.

Ce quelque chose, Fanon s’efforce d’en saisir les modalités de jaillissement dans un contexte colonial qui, à vrai dire, n’est plus tout à fait exactement le nôtre, même si son double, le racisme institutionnel, demeure notre Bête. C’est la raison pour laquelle son œuvre fut, pour tous les opprimés, une sorte de lignite fibreuse, une arme de silex.

Ce qui donne sa force et sa puissance à cette pensée métallique, c’est ce souffle d’indestructibilité et l’injonction au soulèvement qui en est le corollaire. C’est le silo inépuisable d’humanité qu’elle abrite, et dans lequel ont appris à puiser ceux et celles qui, hier, affrontaient le colonialisme et ceux et celles qui, aujourd’hui, s’efforcent de scruter l’aube.

Vous affirmez penser « avec et contre » Fanon dans De la postcolonie. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Cela veut dire qu’entre la parole de Fanon et celle de l’Évangile, il y a une belle différence.

Relire Fanon aujourd’hui, c’est d’une part apprendre à restituer sa vie, son travail et son langage dans l’histoire qui l’a fait naître et qu’il s’est efforcé, par la lutte et par la critique, de transformer. Pour Fanon, penser, c’est d’abord s’arracher à soi. C’est mettre sa vie dans la balance.

Relire Fanon, c’est aussi traduire dans la langue de notre époque les grandes questions qui l’obligèrent à se mettre debout, à s’arracher à ses origines, à cheminer avec d’autres, des compagnons sur une route neuve que les colonisés devaient tracer par leur force propre, leur inventivité propre, leur irréductible volonté.

Vous évoquez souvent à son sujet la « montée en humanité ». Pourriez-vous préciser ?

Dans le contexte colonial qui est celui de la pensée de Fanon, la « montée en humanité » consiste, pour le colonisé, à se transporter, par sa force propre, vers un lieu plus haut que celui auquel il a été assigné pour cause de race ou en conséquence de la sujétion.

L’homme bâillonné, mis à genoux et condamné au hurlement se ressaisit de lui-même, escalade la rampe et se hisse à hauteur de soi et des autres hommes, au besoin par la violence – ce que Fanon appelait « la praxis absolue ».

Ce faisant, il rouvre, pour lui même et pour l’humanité toute entière, en commençant par ses bourreaux, la possibilité d’un dialogue neuf et libre entre deux sujets humains égaux là où, auparavant, le rapport opposait avant tout un homme (le colon) et son objet (l’indigène).

Du coup, il n’y a plus ni Noir, ni Blanc. Il n’y a plus qu’un monde enfin débarrassé du fardeau de la race, et dont nous devenons tous des ayants-droit, des héritiers.

Qui se réclame de Fanon aujourd’hui ?

Bien des mouvements qui luttent pour l’émancipation des peuples continuent d’invoquer son nom. Il en est de même de nombreux groupes qui combattent pour la justice raciale, pour de nouvelles pratiques psychiatriques, ou contre la violence et les iniquités engendrées par un système économique mondial de plus en plus brutal et irresponsable.

Que peut nous apprendre Fanon sur le monde contemporain ?

Notre monde n’est plus exactement le sien – et encore ! Après tout, les guerres coloniales ou para-coloniales refleurissent, avec leur lot de tortures, de camps Delta, de prisons secrètes, de mélange du militarisme, de la contre-insurrection et du pillage des ressources.

La question de l’auto-détermination des peuples a peut-être changé de scène, mais elle continue de se poser en des termes que les Africains par exemple comprennent très bien. Dans un monde qui se re-balkanise et se re-territorialise autour d’enclos, de murs et de frontières elles-mêmes de plus en plus militarisées, et où le droit à la mobilité est de plus en plus restreint pour nombre de catégories racialement typées, le grand appel de Fanon pour une « déclosion » du monde ne peut que trouver d’amples échos. On le voit d’ailleurs, alors que s’organisent, dans les quatre coins de la planète, de nouvelles formes de luttes – cellulaires, horizontales, latérales – propres à l’âge digital.

Quelle fut l’identité de Fanon ? Martiniquaise ? Algérienne ? Africaine ? Noire ?
Tout cela à la fois – la part française y compris. Et, davantage encore, un homme dans le monde. La vie, ses choix, l’avaient conduit au loin, en Afrique, où il avait fait l’expérience d’une « nouvelle naissance » en Algérie. Mais ce ré-enracinement en terre africaine, il l’avait surtout voulu comme un témoignage en faveur de l’humanité tout entière et en particulier cette part de l’humanité qui souffre.

Propos recueillis par Juliette Cerf Le 5 décembre 2011

source : Télérama http://www.telerama.fr/idees/achille-mbembe-l-oeuvre-de-frantz-fanon-fut-pour-tous-les-opprimes-une-arme-de-silex,75754.php

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Frantz Fanon, l’indépendance dans la chair

Juliette Cerf
Le 5 décembre 2011

Né aux Antilles, psychiatre et militant aux côtés du FLN algérien, Frantz Fanon a décrypté dès les années 1950 les effets de la colonisation. Son œuvre, cinquante ans après sa mort, se révèle d’une troublante actualité.
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La mère patrie a trahi son fils noir. Celui-ci la trahira en retour. Frantz Fanon, né antillais en 1925, est mort algérien le 6 décembre 1961, à l’âge encore tendre de 36 ans. Une courte vie qui lui aura laissé le temps de combattre le nazisme au sein des Forces françaises libres, d’étudier la médecine à Lyon – et de suivre les cours du philosophe Maurice Merleau-Ponty –, puis d’exercer, à partir de 1953, son métier de psychiatre en Algérie. Expulsé en 1956 car engagé aux côtés du FLN, il rejoint la Tunisie et sillonne l’Afrique noire à son tour lancée sur la voie de l’indépendance, en tant qu’ambassadeur du gouvernement provisoire algérien, chantre d’une solidarité panafricaine. « Il a choisi. Il est devenu algérien. Il n’est pas facile de se souvenir d’un homme comme celui-là en France », résumait sobrement Aimé Césaire il y a tout juste cinquante ans.

Longtemps occulté, Fanon refait aujourd’hui surface dans l’Hexagone à travers un volume d’œuvres complètes et la traduction de la biographie de référence de David Macey. « Il était temps de proposer une vision globale de sa trajectoire intellectuelle et politique, note François Gèze, qui dirige les éditions La Découverte. Nous avons voulu répondre à la demande des lecteurs, et notamment des jeunes issus de l’immigration qui se retrouvent spontanément dans certaines pages de Fanon, stupéfiantes d’actualité. » Cette œuvre incandescente est devant nous. Vive et vivante.

« Fanon est dans l’air du temps et pas seulement dans les banlieues. Sa voix, souffle inépuisable, a l’éclat du métal. Sa pensée, une arme de silex, est animée par une indestructible volonté de vie, une poétique et une pratique de la vie », s’enflamme Achille Mbembe, politologue camerounais, préfacier de ses œuvres.

Son dernier souffle vital, Frantz Fanon l’a employé à dicter Les Damnés de la terre, son ouvrage le plus célèbre, préfacé par Jean-Paul Sartre. Le médecin, alors atteint d’une leucémie myéloïde, soigné entre Moscou et Washington, savait qu’il ne lui restait plus que quelques semaines à vivre. Dans ce testament publié en France en 1961 par François Maspero, en pleine guerre d’Algérie – et aussitôt interdit pour atteinte à la sécurité de l’Etat –, Frantz Fanon voulait « mettre sur pied un homme neuf » qui devrait naître une fois que la paysannerie aurait renversé le colonialisme et la bourgeoisie locale, toujours prête à récupérer les forces de libération nationale.

Adoré aux Etats-Unis par les Black Panthers, cet essai fut condamné par beaucoup, vu comme une apologie antieuropéenne de la violence – attisée par la préface de Sartre. « L’homme colonisé se libère dans et par la violence », écrit en effet Fanon sans détour. Mais cette violence-ci, révolutionnaire, ne peut être comprise que si on la relie à la violence du racisme. La première le libère, le désintoxique de la seconde, qui l’a rendu malade. La perspective de la révolution lui a fait faire « peau neuve », après avoir toute sa vie souffert de sa peau noire.

Le Noir n’existe que dans le regard du Blanc :
“Je suis un nègre – mais naturellement,
je ne le sais pas, puisque je le suis.”

A l’orée de la mort, Fanon, aguerri mais apaisé, ne craignait plus le regard du colon : « Son regard ne me foudroie plus, ne m’immobilise plus, sa voix ne me pétrifie plus. Je ne me trouble plus en sa présence. » Cet échange de regards, « expérience vécue du Noir », était déjà au cœur de Peau noire, masques blancs, son premier livre, publié en 1952, époustouflant « essai de compréhension du rapport Noir-Blanc », tout à la fois confession philosophique et étude clinique. De même que c’est l’antisémite qui fait le Juif (Sartre), de même le Noir n’existe que dans le regard du Blanc : « Je suis un nègre – mais naturellement, je ne le sais pas, puisque je le suis. »

L’intensité contemporaine de Fanon émane peut-être davantage de cette féroce description du racisme très étudiée par les post-colonial studies anglo-saxonnes que des Damnés de la terre, bible tiers-mondiste de la praxis révolutionnaire. Ces Damnés, ancrés dans la lutte anticoloniale, ne risquent-ils pas de nous paraître prisonniers de leur époque, loin de nous ? Le best-seller du psychiatre est peut-être aussi sa camisole de force. Celui qui a lutté pour humaniser la psychiatrie mérite à son tour qu’on l’en libère un peu. En vue de découvrir d’autres textes.

« L’enjeu est aujourd’hui de sortir de la division entre le Fanon anticolonial et (dé)passé des Damnés de la terre et le Fanon précurseur, postcolonial avant l’heure, de Peau noire, masques blancs, propose le jeune philosophe Matthieu Renault. Faire de Fanon notre contemporain, lui redonner un présent, c’est retrouver une continuité théorique, dialectique, qui manque souvent aux biographies. » Dans son essai, Frantz Fanon, De l’anticolonialisme à la critique postcoloniale, Renault remarque à juste titre que cette pensée francophone a tout de suite voyagé sans trouver d’attaches sur son propre sol. « Pour les Noirs américains, Fanon parle d’eux, précise la philosophe Magali Bessone, qui signe l’introduction aux œuvres. Il a tout de suite fonctionné aux Etats-Unis comme un auteur local, théoricien majeur de la lutte contre la ségrégation raciale. Son unité est bien plus évidente là-bas. »

“Un pays colonial est un pays raciste […]
il n’est pas possible d’asservir des hommes
sans logiquement les inférioriser de part en part.”

De part et d’autre de l’Atlantique, que nous révèle Fanon ? Que le racisme n’est pas une tare psychologique individuelle mais une vaste machinerie culturelle, sociale, politique. Deux équations sans appel en composent les rouages : « un pays colonial est un pays raciste » et « il n’est pas possible d’asservir des hommes sans logiquement les inférioriser de part en part », écrit l’auteur dans sa conférence, « Racisme et culture », donnée à Paris en 1956 au Congrès des écrivains et artistes noirs.

C’est cette implacable mécanique raciste, clé de voûte de la colonisation, qui, la même année, le décide à couper le dernier cordon qui le liait à la France, en quittant son poste de chef de service à l’hôpital psychiatrique de Blida. Dans sa lettre de démission adressée au ministre résident Robert Lacoste, il expose son cas de conscience : ne plus pouvoir continuer à soigner des hommes deux fois aliénés – « l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue ».

“Ils n’ont qu’à rester chez eux ! Eh oui !
Voici le drame : ils n’ont qu’à rester chez eux.
Seulement on leur a dit qu’ils étaient français.”

Ce parallèle entre aliénation psychiatrique et aliénation coloniale est l’un des fondements de sa pensée. Quelques années auparavant, à Lyon, le médecin avait su identifier les maux de ses patients nord-africains discriminés. Hier comme aujourd’hui, Fanon rappelle à ceux qui auraient tendance à l’oublier que le racisme n’est pas une idée abstraite, il est physique, ronge le corps, est affaire de peau, de mélanine, de sang, de tension musculaire – « C’est le cœur qui voltige là-dedans. C’est la tête qui éclate », écrit-il magnifiquement dans « Le syndrome nord-africain », paru dans la revue Esprit en 1952, mais qui, en ces temps de reconduites à la frontière, n’a rien perdu de son ironie tranchante. « Ils n’ont qu’à rester chez eux ! Eh oui ! Voici le drame : ils n’ont qu’à rester chez eux. Seulement on leur a dit qu’ils étaient français. Ils l’ont appris à l’école. Dans la rue. Dans les casernes. Sur les champs de bataille. On leur a introduit la France partout où, dans leur corps et dans leur “âme”, il y avait place pour quelque chose d’apparemment grand. »

Fils d’un inspecteur des douanes et d’une commerçante qui lui disait de ne pas « faire le nègre » quand il faisait des bêtises, biberonné au culte de la grandeur française, le Martiniquais a vécu la même déconvenue que ses malades. « Convaincu qu’être français consistait à défendre une certaine idée de la vie, de l’égalité entre les êtres humains, de la liberté et du droit, Fanon a pris part, à l’âge de 19 ans, à la guerre contre le nazisme, nous raconte Achille Mbembe. Au cours de cette épreuve, il découvrit qu’aux yeux de la France il était avant tout un Noir. Il en éprouva un terrible sentiment de trahison. »

Un traumatisme que met en perspective l’historien de la ­colonisation Nicolas Bancel, auteur de La Fracture coloniale : « Fanon est un pur produit de la politique coloniale qui consistait à former des élites. Celles-ci devaient intégrer le système pour le faire durer, en faisant un lien, une interface, entre la société colonisée et le pouvoir colonial. Mais cet entre-deux culturel fut pour Fanon la source d’une immense souffrance quand il s’est rendu compte qu’il demeurait dans une position subalterne. La promesse de l’idéal républicain s’est alors violemment brisée. »

La République prétendue une et indivisible, Fanon l’a vécue dans sa chair sous la forme d’une abominable division – il parle même de « scissiparité ». L’intégration promise devint violente désintégration. La Seconde Guerre mondiale fut un siège intérieur. Une lettre envoyée à ses parents depuis le front alsacien, un an après son départ de Fort-de-France, jette aux orties cet « idéal obsolète » : « Cette fausse idéologie ne doit plus nous illuminer. Je me suis trompé ! » Un hurlement : « Si je ne retournais pas, si vous appreniez un jour ma mort face à l’ennemi, consolez-vous, mais ne dites jamais : il est mort pour la belle cause… » S’il rejette une telle « erreur blanche », Fanon ne veut pas non plus tomber dans ce qu’il nomme le « mirage noir » ; il refuse d’être dépositaire de valeurs spécifiques, de se laisser figer dans une négritude qui deviendrait une essence inamovible – le « Nègre je suis, nègre je resterai » de Césaire. Ni livrée noire, ni masque blanc.

Sans égale, l’œuvre de Fanon pénètre les méandres psychiques et culturels de la colonisation, ses mécanismes d’hybridation, de mimétisme. Ainsi, ses pages sur le désir de « lactification » éclairent de mille feux un phénomène social préoccupant, problème de santé publique : ces femmes noires prêtes à tout pour blanchir leur peau, pour revêtir le fameux déguisement blanc. On n’exerce ni ne subit jamais une domination sans que cela ait des conséquences, écrit Fanon en substance.

“C’est le Blanc qui crée le nègre.
Mais c’est le nègre qui crée la négritude.
A l’offensive colonialiste autour du voile,
le colonisé oppose le culte du voile.”

Il donne à comprendre les effets de retour de la colonisation. A quel point notre société est le fruit de notre histoire. « Rien n’est jamais simple, binaire, puisque la colonie colonise en retour la métropole. Fanon nous fournit des outils pour penser cette multiculturalité qui, qu’on le veuille ou non, traverse l’espace social français. C’est très déstabilisant tant notre système repose sur l’universalisme, mais Fanon, qui a lui-même fait ce parcours de la déstabilisation, a tout à nous apprendre », analyse Nicolas Bancel.

La question du voile, qu’il aborde dans son deuxième livre, méconnu, L’An V de la révolution algérienne (1959), est l’un de ces effets rétroactifs : « C’est le Blanc qui crée le nègre. Mais c’est le nègre qui crée la négritude. A l’offensive colonialiste autour du voile, le colonisé oppose le culte du voile », écrit-il dans la section « L’Algérie se dévoile ». L’« exhibitionnisme véhément et agressif » comme réponse à l’acculturation : de quoi nous faire réfléchir aujourd’hui…

Même le débat actuel sur la « repentance » coloniale n’échappe pas à la lucidité de Fanon. Son intelligence interrogative refuse en effet un quelconque processus de culpabilisation, de fixation délétère, de lutte mémorielle : « Vais-je demander à l’homme blanc d’aujourd’hui d’être responsable des négriers du XVIIe siècle ? Vais-je essayer par tous les moyens de faire naître la culpabilité dans les âmes ? » Non, assurément, Fanon n’implore qu’une chose : « O mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ! » Cinquante ans après sa mort, ses questionnements sont les nôtres. Ils traversent, lacèrent notre corps social et politique. Espérons que le médecin nous ­aidera à en penser les plaies. Et, rêvons un peu, à en panser certaines ?

Juliette Cerf

Source : Télérama n° 3229 Le 5 décembre 2011

A lire :
– Œuvres, de Frantz Fanon, éd. La Découverte, préface d’Achille Mbembe, introduction de Magali Bessone, 896 p., 27 €.
– Frantz Fanon, Une vie, de David Macey, trad. de l’anglais par Christophe Jaquet et Marc Saint-Upéry, éd. La Découverte, 600 p., 28 €.
– Frantz Fanon, De l’anticolonialisme à la critique postcoloniale, de Matthieu Renault, éd. Amsterdam, 224 p., 14 €.

Source : http://www.telerama.fr/livre/frantz-fanon-l-independance-dans-la-chair,75641.php

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