Discours de Thomas Sankara tenu à Bobo-Dioulasso dans la province du Houët à l’occasion de la visite de John Jerry Rawlings, Président du Ghana, le 17 février 1984. Il annonce sans ambiguïté la volonté du CNR à combattre partout au Burkina la corruption, l’impérialisme et le néocolonialisme. Il annonce aussi l’étendu du lien d’amitié qui uni le Burkina Faso au pays frère et voisin le Ghana.

Ce discours intervient environ dix mois après celui en direction de la jeunesse tenu le 14 Mai 1983 dans la même ville. Mais Thomas avait été arrêté trois jours après, le 17 mai, avec plusieurs de ses compagnons.

 Ce discours a été publié par Carrefour africain n° 818 du 17 février 1984. Il a été récupéré et mis en forme par Daouda Coulibaly.

La rédaction


“…NUL NE PEUT RIEN CONTRE LE PEUPLE MOBILISÉ…”

Je ne sais comment vous exprimer mon émotion d’avoir à me retrouver aujourd’hui parmi vous, populations de Sya.

C’est pour moi et pour bien d’autres personnes qui m’accompagnent un véritable pèlerinage que nous effectuons dans cette ville de Bobo-Dioulasso. Nous effectuons ce pèlerinage avec beaucoup  de joie, beaucoup  de reconnaissance aussi, parce que, aussi haut que puisse voler l’oiseau, il revient forcément à terre. L’on a dit et prétendu que le CNR se tenait exclusivement à Ouagadougou décidant pour les autres régions et que Bobo-Dioulasso en l’occurrence devait attendre. Attendre quoi ? de qui ?

Lorsque nous parlons au nom de peuple, il n’est plus question qu’il y ait une fraction du peuple qui ait à attendre, une quelconque décision d’un quelconque groupe. Cette campagne d’intoxication de nos ennemis, des réactionnaires, ceux qui ont été battus sur le terrain démocratiquement et qui s’accrochent désespérément aux manœuvres de déstabilisation, d’intoxication et de détournement, cette campagne-là ne passera pas ; parce que Bobo-Dioulasso comprendra comme dans toutes les autres régions de Haute-Volta que le CNR est l’émanation du peuple, qu’il est avec le peuple. Et le peuple se trouve à Bobo-Dioulasso parce que c’est dans cette même ville que le 14 mai – 14 mai tristement célèbre – pendant que nous nous adressions à vous, que nous dialoguions avec le peuple que la trahison, la manœuvre de tous ceux qui ont perdu dignité se tramait d’abord à Ouaga, ensuite à Bobo-Dioulasso. Pendant donc que nous étions en entretien avec vous, l’on complotait contre nous. Et nous savons que lorsque, après le 17 mai 1983, des Voltaïques ont été arrêtés pour avoir osé se mettre du côté du peuple, nous savons que Bobo-Dioulasso a ressenti cruellement et douloureusement cette perfidie. Nous savons que Bobo-Dioulasso s’est mobilisée depuis le 17 mai aux côtés des patriotes. Nous savons que Bobo-Dioulasso a lutté, Bobo-Dioulasso a participé à cette insurrection populaire qui, le 4 août, a renversé définitivement en Haute-Volta le néocolonialisme, le fantochisme et ses alliés. Parce que Bobo-Dioulasso a conscience de ce qu’est cette ville, elle a conscience de ce qu’est son histoire, et de ce que sera son avenir. 1946 – 1947, Bobo-Dioulasso c’est le vrai père, un des pères du RDA se trouve quelque part en Côte d’Ivoire, mais la capitale du RDA, c’est Bobo-Dioulasso. Quand nous parlons du RDA dans ce cas, nous parlons de cette élan démocratique, réellement libérateur et anticolonialiste. Nous ne parlons pasde cette mascarade, de cet équilibrisme qui est venu par la suite de par la compromission et de par le jeu d’intérêt de ceux qui ont prostitué le RDA. C’est dire que Bobo-Dioulasso a une longue tradition de lutte, une longue tradition de militantisme conséquent quand bien même les forces d’oppression, colonialistes étaient là. C’est à Bobo-Dioulasso aussi que sont nés des groupes clandestins mais progressistes tel ce Groupement de lutte communiste. Bobo-Dioulasso, c’est également cette ville des femmes. C’est dans cette ville que les femmes voltaïques ont démontré leur capacité d’organisation et de mobilisation. Intrépides, organisatrices, éducatrices, maniant avec habileté l’art de l’organisation et de la mobilisation, la femme voltaïque à Bobo-Dioulasso a su administrer à ses ennemis des leçons dont on se souviendra encore longtemps. C’est dire que lorsque nous nous trouvons à Bobo-Dioulasso, nous ne pouvons-nous adresser au peuple voltaïque sans adresser cette pensée à cette fraction assez importante que représentent les femmes et principalement celles de Bobo-Dioulasso, même si par la suite leurs luttes ont été récupérées pendant vingt-trois années de colonialisme, d’oubli, de trahison. La femme voltaïque à Bobo-Dioulasso est une femme militante.

Bobo-Dioulasso a fourni pour la lutte de libération de notre peuple depuis le 17 mai de dignes fils. Nous savons que de Bobo-Dioulasso sont partis des militants décidés et convaincus jusqu’à Pô, bravant des dangers de toutes sortes, pour rejoindre le capitaine Blaise Compaoré qui, heureusement, avait dû s’y retrancher. C’est du reste ici à Bobo-Dioulasso que par hasard, car le hasard aussi et révolutionnaire et est du côté de ceux qui luttent et qui ont raison, que notre camarade a été maintenu pour des discussions fructueuses, ce qui lui a valu d’échapper au coup de filet que les colonialistes avec leurs pantins locaux avaient lancé sur nous autres. Si donc il n’y avait pas eu des progressistes à Bobo-Dioulasso, les désirs de discuter et d’approfondir les thèmes que sous le CSP n°1 nous évoquions déjà, il n’y aurait pas eu de 17 mai avorté, car le complot a été déjoué finalement. Il n’y aurait pas eu ce 4 août, la résistance de Pô parce qu’il n’y aurait pas eu de Blaise Compaoré et aussi la possibilité pour cette aile, cette fraction déjà révolutionnaire de se constituer et de mobiliser un soutien important à travers le pays.

Nous venons donc à Bobo-Dioulasso vous rendre hommage et vous dire merci. Merci pour tout ce que vous avez fait, encore pour ce que vous ferez. Mais pour tout cela, pour la grande ville de Bobo-Dioulasso, il nous fallait choisir un grand homme pour défendre une grande cause, et pour évoquer une grande question. Ce grand homme, c’est le camarade, le frère Jerry Rawlings.

Avant d’être chef de l’État du Ghana, J.J Rawlings est d’abord Africain, Africain avec nous, parmi nous, pour nous. En effet, J.J Rawlings est un des nôtres, intimement mêlé à notre lutte, lié à notre combat. Comme démonstration de cette liaison révolutionnaire et dynamique entre ce frère ghanéen et nous-autres, des contacts nombreux, fréquents mais clandestins ont existé entre lui et nous depuis fort longtemps, mais essentiellement après le 17 mai. C’est lui qui a été un des rares chefs d’État à croire encore en la possibilité pour la Haute-Volta révolutionnaire de continuer sa lutte. Il a osé nous soutenir de toutes ses forces militaires, politiques et diplomatiques, il a osé combattre lui-même personnellement à nos côtés, nous assistant de ses conseils, de son soutien efficace, de ses analyses clairvoyantes et nous avons effectué des voyages nombreux au Ghana. Dans la clandestinité certes, mais avec la conviction que nous combattions pour notre peuple. Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois avec J.J Rawlings. Malgré les pressions diverses qui pesaient contre lui, les menaces, les chantages, Rawlings n’a jamais cédé et il a tout mis en œuvre pour que la révolution triomphe en Haute-Volta. Il a osé sacrifier une partie du Ghana pour la Haute-Volta. Il n’y a donc pas de meilleures preuves d’amour que lorsqu’on est prêt à donner sa vie pour ceux que l’on aime. C’est pourquoi nous disons que Rawlings est un des nôtres. Lui aussi a lutté et est propriétaire aussi comme nous de ce 4 août. À Bobo-Dioulasso, nous savons que la réaction continue de grenouiller, nous savons que les ennemis du peuple continuent leurs manœuvres d’intoxication. Nous savons que les ennemis du peuple continuent leurs manœuvres de mobilisation pour des causes perdues d’avance. C’est ainsi que des rumeurs multiples, contradictoires et fantaisistes circulent dans cette belle ville de Bobo-Dioulasso. Nous ne pouvons pas vous jeter la pierre parce que nous-mêmes, pendant un certain temps, nous avons cru à des rumeurs. À présent, nous sommes aguerris et savons que les rumeurs ne sont que les rumeurs. Tant qu’il y aura la cité, il y aura les rumeurs. Laissez courir.

L’on dit à Bobo-Dioulasso que cette ville sera isolée ; que d’autres groupes ethniques, les mossis par exemple, vont s’accaparer du pouvoir ; que les commerçants seront bâillonnés et maltraités ; que l’heure est proche pour les revanchards, les félons, les traitres comme Kamboulé et autres canards lâches qui se sont enfuis…

L’on ose dire qu’ils reviendront et même et même qu’ils sont à côté, à Darsalamy. Tout cela n’est que rumeur, et nos ennemis sont loin, ils sont bien loin, loin du peuple voltaïque qui les attend pour les juger comme il faut. Mais ils sont également loin, loin de ceux qui les ont trompés, égarés, ceux qui ont prétendu qu’ils pouvaient les aider et qui ne ce moment font l’objet de menaces…

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Nous avons convoqué l’ambassadeur français pour lui dire que sur le sol français existent des opposants voltaïques. Nous lui avons dit que nous ne sommes pas d’accord avec cette politique. Nous lui avons dit de transmettre fidèlement à François Mitterrand que s’il aime le peuple français, il ne peut pas haïr le peuple voltaïque. Nous avons dit à l’ambassadeur français de transmettre au gouvernement français que si le pouvoir dit de gauche qui tient les rênes des affaires de l’État en France depuis le 10 mai 1981 respecte un tant soit peu ses proclamations, il ne peut caresser d’une main et fouetter de l’autre. Il ne peut pas appliquer la politique de la souris. Et comme le chat est un chat, si la France fait la politique de la souris, mordre et souffler à la fois, nous nous comporterons en chat parce que un chat est un chat ; il n’y a pas de pitié pour le chat vis-à-vis de la souris. Nous avons dit cela à François Mitterrand par l’intermédiaire de son représentant à Ouagadougou et nous le répétons sans inimitié, mais en toute franchise et avec le courage révolutionnaire qui est un impératif que tout le peuple exige de nous.

Vous (le peuple) n’aurez jamais d’excuses pour nous, de pardon, si jamais nous, en qui vous faites confiance, un seul jour, nous commençons à flancher par peur de dire la vérité devant qui que ce soit. Les ennemis du peuple ne peuvent pas passer. Nous savons qu’on a trompé beaucoup  de commerçants ici à Bobo-Dioulasso pour leur demander des milliers, peut-être même des millions de francs. Nous savons que les ennemis de révolution ont enterré des boucs noirs, des bœufs rouges, des chameaux, mais il reste aussi à enterrer des crocodiles pour que la boucle soit bouclée.

Nous leur demandons une seule chose : “pitié, pitié pour le cheptel voltaïque”. Cessez de maltraiter, de massacrer les moutons, les chèvres, les chiens, les chacals et les bœufs de toutes couleurs. Parce que ces flots de sang n’arriveront jamais à bout du CNR parce que si le gri-gri, les “wacks” existent, il existe le “contre-wack”, le contre gri-gri. Et le contre gri-gri, c’est le peuple mobilisé. Au contraire, nous offrons une chance à ces ennemis de la révolution, c’est de s’engager dans la révolution. Pour eux, Bobo-Dioulasso reste encore cette ville où l’on jour le folklore théâtral des campagnes électorales. L’on sait qu’aux veilles des élections, même si les décisions se prennent à Ouagadougou, tout est concocté à partir de Ouagadougou à qui mieux mieux pour contrôler comme on pourra une fraction ou toute la ville entière de Bobo-Dioulasso. Nous, nous ne sommes pas venus fairela cour à Bobo-Dioulasso. Nous sommes venus tenir un langage franc et direct. Nous sommes venus dire à Bobo-Dioulasso que la révolution est belle et bien en marche. J’aurais voulu faire avec vous le bilan du CNR depuis le  4 août jusqu’à ce jour, mais je laisserai pour une autre fois. Cependant, je vous dirai que le CNR n’est pas venu pour gérer l’appareil étatique tel que les réactionnaires ont dû l’abandonner, contraints par notre lutte. Le CNR est venu implanter la révolution en Haute-Volta, soutenir la révolution en Haute-Volta, l’organiser avec vous tous. C’est pourquoi nous devons combatte l’appareil bourgeois corrompu, l’appareil bureaucratique. Pour le combattre, il n’y a pas de commune mesure, d’autres solutions que de balayer les éléments pourris ou dégénérés. Quels sont ceux qui sont contre les dégagements ? Ce sont les voleurs, ceux qui sont contre le dégagement des cadres pourris, ce sont justement ceux-là qui s’appuyaient sur l’ignorance des masses, sur l’obscurantisme dans lequel ils attiraient les masses. Nous agissons au nom et pour les masses populaires. C’est pourquoi nous allons dégager ; nous dégageons les cadres dégénérés, incompétents. Certes, nous commettrons des erreurs, certes il se peut que nous frappions des innocents, mais… nous allons purifier l’appareil étatique et mettre fin à toutes ces magouilles. Il n’est pas normal que pour avoir une carte d’identité, le citoyen voltaïque soit obligé d’offrir des œufs, des pintades, des poulets et autres.

C’est un droit pour lui. Le fonctionnaire est payé pour cela et il le fera. Il n’est pas normal que pour se soigner on soit obligé de faire la courbette devant tel ou tel agent de la Santé. Non. Il n’est pas normal que pour éviter une contravention, le transporteur soit obligé de glisser un billet de mille francs entre les feuilles de sa carte grise pour tel ou tel policier, gendarme ou militaire. Il n’est pas normal que le commerçant de la place de Bobo-Dioulasso soit obligé de corrompre un douanier pour pouvoir exporter ses marchandises tant qu’il veut les vendre légalement et dans la justice. Nous mettrons fin à tout cela. C’est pourquoi il n’y a pas pour nous des dates limites pour les dégagements. Nous dégagerons tant qu’il y aura des pourris. Nous savons également et nous l’avons entendu dire par le ministre, le camarade Barro des Finances, que le système dont nous héritons, l’appareil étatique est un appareil chaud, lord avec un budget extrêmement faible, mal organisé. Nous avons pris des mesures, des mesures draconiennes certes, mais des mesures justes qui visent essentiellement à nous soustraire de la mendicité, de l’état d’assisté parce que nous sommes contre cette mentalité d’assisté permanent. Nous avons un budget réduit, c’est vrai, mais nous savons que ce budget était mal réparti. Aussi, pour les grandes opérations que nous allons entreprendre bientôt, nous avons demandé à chacun un sacrifice, sacrifice qui n’est que le prix à payer pour notre liberté et notre dignité. Nous avons le choix. Ou bien faire un sacrifice nous-mêmes sur nos salaires, nos avantages, nos privilèges ou alors nous prostituer et demander à telle ou telle puissance de venir nous aider. Il faut faire un choix. Nous le CNR, la révolution voltaïque a fait son choix. Elle est du côté de l’honneur, elle tourne le dos résolument  à la mendicité. C’est pourquoi il y a des mesures restrictives des privilèges. Mais nous disons qu’il n’est pas normal que les salaires varient en Haute-Volta d’un extrême à un autre, pendant que certains Voltaïques à Bobo-Dioulasso et ailleurs sont obligés de rechercher péniblement leur pain. Il y en a qui sont à l’heure du pain beurré, même des croissants beurrés.

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C’est de cette différence que nous ne voulons plus. Et nous disons donc que nos mesures restrictives conduisent au bien-être et à la libération du peuple. Ces mesures indiquent pour chacun de nous qu’il ne suffit pas de se proclamer révolutionnaire pour être révolutionnaire. En effet, il y a depuis le 4 août beaucoup  de personnes qui crient “Vive la révolution, la patrie ou la mort nous vaincrons”. Mais lorsque la révolution commence à s’approcher de leurs portefeuilles, ils deviennent réactionnaires. La révolution est dans l’esprit, dans les faits et dans les portefeuilles. Celui qui n’a pas encore introduit la révolution dans son portefeuille n’est qu’un vulgaire opportuniste, équilibriste, un caméléon. Ces mesures sont nécessaires de par la gabegie et l’irresponsabilité des régimes qui nous ont précédés, par leur manière à traiter et à contracter des prêts çà et là. En effet, les marchands d’illusions leur ont promis des milliers de dollars, des milliards de francs çà et là pour tel et tel projet et l’on a vu ces responsables signer des contrats sur le dos du peuple en disant “on paiera dans cinq ans, dans dix ans, dans quinze ans”. Cinq ans, dix ans, quinze ans, c’est aujourd’hui et c’est nous qui sommes en train de payer pour leurs erreurs, leurs fautes, leurs crimes. Les dettes qu’ils ont contractées sont aujourd’hui payées par le peuple voltaïque qui, s’il avait eu la possibilité de décidé, aurait rejeté catégoriquement de tels prêts, de telles dettes. Nous voilà aujourd’hui en train de supporter leur inconséquence. Nous le faisons avec dignité, stoïcisme, un stoïcisme révolutionnaire. D’ailleurs vous entendez et suivez les Tribunaux populaires de la révolution.

C’est honteux, très honteux que tout un gouvernement soit traîné dans la boue de cette façon. L’on a dit que c’était ces enfant du CNR qui voulaient humilier les anciens. C’est pas nous qui les humilions. Lorsque Michel Kpooda n’a fait que dire ce qu’ils ont concocté entre eux la nuit avec les Kani Gnoumou, les Aboubakary Ouattara, les Saye Zerbo, les Roch Compaoré et bien d’autres, nous n’étions pas là pour leur dire de le faire. Ce sont eux qui l’ont fait. Aujourd’hui qu’ils sont obligés de se dénoncer mutuellement, ce n’est pas notre affaire, ce n’est pas notre faute, nous n’y sommes pour rien. Nous n’avons fait que leur donner la parole. Malheur à ceux qui baillonnent leur peuple. Pour une simple histoire de pierres à lêcher, aujourd’hui un Roch Compaoré est en train de suer sang et eau pour s’expliquer sur les milliers et les milliards. Ce n’est pas notre faute.

Lorsque les Euro-Building et autres se promenaient en Haute-Volta ici, vous et moi, nous n’étions pas au courant ; Cela ne nous intéressait pas, cela ne nous préoccupait pas. Lorsqu’on remettait les pots de vin à Pierre ou à Paul, vous et moi nous n’étions pas concernés. Aujourd’hui ils doivent répondre de tout ce qu’ils ont fait avec Euro-Building et bien d’autres marchands d’illusions. Il est injuste d’accuser le CNR. Ce n’est pas le CNR, c’est la justice, celle du peuple. Ils auront à s’expliquer, et il y a encore des dossiers sombres sur lesquels il faut s’expliquer, et ils s’expliqueront. Ils ont tout fait parce qu’il n’y avait pas les TPR, et nous avons tout fait pour qu’il y ait les TPR.

On dit que personne ne peut juger des hommes en Haute-Volta, nous avons dit, nous  pouvons juger ces hommes-là en Haute-Volta. Le pari a été engagé et nous disons qu’ils comparaîtront, un à un, les grands et les petits poissons. Oui, par les mesures que nous sommes en train de prendre pour nous soustraire de cette glue dans laquelle nous avaient plongés les régimes précédents, ces mesures visent essentiellement à permettre au peuple voltaïque d’être plus heureux.

La vallée du Sourou, vous avez entendu parler d’elle.

Nous avons décidé de faire la Vallée du Sourou et pour cela, les études nous ont démontré que nous avons besoin d’un milliard trois cent millions. Les sources de financement nous refusent cette somme, simplement parce qu’elles savent très bien que dans la Vallée du Sourou, nous allons pratiquer des cultures qui vont aller concurrencer leurs propres productions. Lorsque nous allons produire du blé dans la Vallée du Sourou, ce sera autant de moins du point de vue des importations venant de ces pays qui, jusque-là, nous ont vendu du blé après nous avoir convaincus qu’il faut manger le pain, et qu’il n’y a que le pain qu’il faut manger. C’est pour éviter cette concurrence loyale que nous voulons mener contre eux, qu’ils ne veulent pas nous aider à financer le barrage du Sourou. Nous avons dit qu’à cela ne tienne, nous ferons le barrage du Sourou avec ou sans ces bailleurs de fonds. Et pour cela, nous vous convions au sacrifice : ce sacrifice, c’est d’abord des retenues sur nos salaires, nos indemnités, c’est normal. C’est encore la main-d’œuvre que chacun d’entre nous représente, hommes et femmes, jeunes et vieux, riches et pauvres, civils et militaires ; chacun de nous représente une force de travail. Ensemble, nous irons faire ce barrage du Sourou, nous creuserons. Nous avons pris la décision à Ouagadougou, les jeunes de toutes les provinces de Haute-Volta feront le déplacement à tour de rôle. Nous avons également dit que les ministres, les présidents des Institutions en Haute-Volta iront tous, passer chacun des jours sur le chantier du Sourou, ils creuseront. Je creuserai avec vous et tous les ministres aussi.

L’on nous a dit que nous sommes contre telle ou telle religion, nous disons non. Nous invitons seulement chacun à prendre ses responsabilités vis-à-vis du peuple, à ne pas le tromper, à ne pas l’endormir. C’est pourquoi pour la réalisation du barrage du Sourou nous invitons l’Église catholique à désigner ses membres pour aller creuser, les musulmans de Haute-Volta de même, les protestants et toutes les autres religions. Nous ne sommes contre aucune religion. Nous disons que celui qui refusera en ce moment d’aller creuser pour le barrage du Sourou, il est contre le peuple. En ce moment qu’il ne dise pas que nous sommes contre sa religion, mais qu’il reconnaisse simplement que le peuple fera justice, c’est tout. Ainsi donc, l’appel est lancé et que chacun se tienne prêt à prendre la pioche, la brouette, à aller construire le barrage du Sourou.

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Bobo-Dioulasso est appelée à juste titre la capitale économique de la Haute-Volta, mais nous savons que certains régimes réactionnaires, nous pensons à celui de Maurice Yaméogo en particulier, ces régimes-là ont tenté de vider Bobo-Dioulasso de sa substance réelle pour en faire une ville fantôme. Nous disons non ; Bobo-Dioulasso ne sera plus une ville fantôme mais une ville clanique, prospère. Nous rendrons à Bobo-Dioulasso sa splendeur. Mais nous ne sommes pas comme ces démagogues qui sont venus vous promettre monts et merveilles, simplement pour vous amener à voter pour eux. Nous, nous sommes venus vous dire que nous allons redonner à Bobo-Dioulasso son dynamisme, mais avec vous et par vous. Il y aura à Bobo-Dioulasso très bientôt une société de Transports en commun ; vous aurez les bus qui circuleront dans cette ville de Bobo-Dioulasso. Le ministre de l’Équipement est là, le camarade Philippe Ouédraogo et il s’attelle à cette tâche-là. Et très bientôt il viendra installer ici les bus. Mais ce sera avec vous et grâce à votre effort. Il y aura bientôt à Bobo-Dioulasso les DC 10 et même les 747 s’il le faut. La piste de Bobo-Dioulasso sera allongée ; tous les avions pourront se poser ici. Mais pour le faire, nous n’avons pas besoin de parcourir le monde pour mendier les milliards et demi de francs CFA que l’on nous réclame. Les sources de financement ne veulent pas nous aider parce qu’elles savent que si Bobo-Dioulasso se développe, il y aura d’autres villes africaines autour de Bobo-Dioulasso qui vont baisser la tête. Est-ce que vous voulez oui ou non le développement de Bobo-Dioulasso ? “Oui

Êtes-vous prêts pour le développement de Bobo ? “Oui

Êtes-vous prêtes à travailler pour Bobo ? “Oui

Camarades, très bientôt aussi, le camarade Philippe Ouédraogo, ministre de l’Équipement et des Communications sera ici pour organiser les travaux. Chacun de vous prendra la pelle, la brouette, la pioche et vous irez creuser à l’aéroport de Bobo pour prolonger cet aéroport. Le reste, c’est à nous de travailler, et à trouver des solutions pour le bitumage final et la pose des appareils, des équipements de communications et de télécommunications. Ainsi donc, bien qu’on ait refusé d’aider Bobo-Dioulasso, elle s’aidera elle-même.

C’est vous dire que vous pouvez obtenir tout ce dont vous avez besoin si vous êtes prêts à vous engager. C’est vous dire également que la révolution n’est pas faite de mots, elle est faite d’actions.

Camarades, soyons des bâtisseurs parce que si nous n’arrivons pas à bâtir la Haute-Volta, il ne restera plus qu’à nous vendre à quelqu’un d’autre.

Nous avons beaucoup de choses à nous dire, mais nous dirons ces choses-là sur les chantiers. Nous allons revenir.

Lorsque sous le CSP nous avions dit qu’il fallait ouvrir des pistes d’atterrissage à Orodara pour désenclaver ces régions, les esprits malins, les ennemis du peuple voltaïque, les réactionnaires agglutinés autour de Jean-Baptiste Ouédraogo disaient à l’époque, le capitaine Thomas Sankara veut que l’on transporte les mangues de Orodara chez les Peuhls de Dori parce que les Peuhls ne connaissent pas les mangues.

Vous allez voir ces possibilités qui seront offertes à Orodara et aux autres régions autour de Bobo-Dioulasso. Ces possibilités permettront de désenclaver la région efficacement. Également cela nous permettra d’éviter d’être manipulés comme nous le sommes présentement par ceux qui achètent nos produits aux prix qu’ils veulent. Exemple : l’Uvocam.

L’Uvocam est une vaste tromperie, une vaste magouille et nous l’avons découvert. Comment peut-on comprendre qu’à l’heure où l’on dit qu’il y a sécheresse en Haute-Volta, à l’heure où l’on dit que les populations sont affamées, comment peut-on comprendre qu’on laisse moisir à Ouagadougou plus de 400 tonnes de haricot vert. Ce n’est pas normal. Mais nous savons qui fait cela. Nous savons pourquoi.

Cela est dû d’abord à l’esprit affairiste de certains Voltaïques qui sont à la tête de l’Uvocam et qui en liaison avec les marchands de légumes à Paris et ailleurs essaient d’exploiter les paysans. Cela est également dû aux compagnies aériennes qui n’osent pas – et elles savent pourquoi – se sacrifier pour secourir la Haute-Volta quand elle demande un ou deux avions pour évacuer ces tonnes de haricot vert. On préfère transporter des touristes pour aller les amuser ailleurs plutôt que de transporter le haricot vert de Haute-Volta pour aller le vendre.

Nous disons à Air Afrique, merci.

Merci Air Afrique d’avoir laissé moisir le haricot vert de Ouagadougou. Merci de nous avoir laissé avec nos paysans malheureux. Merci Air Afrique. Et nous disons également à Air Afrique : les paysans voltaïques commencent à savoir pourquoi volent ces avions si haut dans notre patrie, mais qui sont si proches de certains réactionnaires.

Nous sommes membres d’Air Afrique et nous avons les mêmes droits que n’importe qui à Air Afrique. C’est pourquoi Air Afrique n’a pas le droit de nous laisser avec nos conditions d’avaries lorsqu’elle sait que nous risquons la crise. S’il y avait crise en Haute-Volta, si effectivement Air Afrique voulait se comporter comme une compagnie multinationale, tenant en considération les intérêts de la Haute-Volta, elle devrait même immobiliser tous les avions et évacuer en priorité le haricot vert de Ouagadougou. Si cette compagnie refuse de le faire, je vous promets que nous évacuerons le haricot vert de Ouagadougou coûte que coûte avec ou sans Air Afrique. Nous prendrons nos responsabilités. Il y a beaucoup  de choses encore qui seront faites. Il y a beaucoup d’actes politiques qui seront posés ; mais je voudrais revenir à notre frère Rawlings à qui je vais donner la parole.

Rawlings que nous accueillons ici est un frère révolutionnaire, révolutionnaire parce que continuateur de l’œuvre de Kwamé N’Krumah, il a ranimé la flamme de ce flambeau qui s’était éteint de par les manœuvres des réactionnaires. Avec lui nous continuons l’œuvre de Kwamé N’Krumah. Nous la purifierons, nous irons plus que haut que Kwamé N’Krumah.

Honte à celui qui ne fait pas mieux que son père. C’est pourquoi nous disons à Rawlings : “Vas-y plus loin encore que Kwamé N’Krumah”.

Nous avons cette vision de l’Afrique unie et nous pensons que le rôle des dirigeants africains d’aujourd’hui c’est d’œuvrer à faire en sorte que les peuples africains se sentent solidaires les uns des autres, que les peuples africains sentent la nécessité pour eux de mobiliser leurs forces ensemble. Nous pensons donc que l’OUA, si elle doit vivre, si elle doit continuer à vivre, elle doit cesser d’être ce que ses ennemis ont voulu qu’elle soit. Si les chefs d’État doivent se retrouver à Addis-Abeba ou ailleurs, simplement pour s’adresser des congratulations mutuelles… Si donc ils doivent se retrouver simplement pour taire les causes des peuples africains et se comporte en véritable syndicat de chefs d’État qui ne veulent pas tomber, nous disons que nous n’irons pas là-bas. Nous ne prendrons jamais la carte de ce syndicat. Nous préférons nous tenir à l’écart, loin d’un tel syndicat, parce que l’unité ne doit pas se faire à n’importe quel prix, au prix de compromissions et nous ne devrons œuvrer que pour le soutien des luttes des peuples africains. C’est pourquoi nous disons que l’OUA ne peut pas vivre, ne peut pas servir la cause africaine sans un dynamisme progressiste. L’OUA ne peut pas être au service de l’Afrique tant qu’elle ne combat pas l’impérialisme, le colonialisme et même le sionisme de ses forces d’arrière-garde, ses monarchies et autres qui, aujourd’hui, prennent des couleurs de ce modernisme mais d’un modernisme qui ne trompe personne. L’OUA ne peut pas fermer les yeux sur la Namibie, sur ce qui se passe en Afrique du Sud. Or c’est de par notre inconséquence, notre manque de louange, notre soutien qui a toujours fait défaut aux combattants du Mozambique et d’Angola, qu’aujourd’hui l’ANC est en train de connaître des difficultés ; C’est pourquoi aussi, en Angola, au Mozambique, les frères qui luttent sont de plus en plus à la merci de ceux qui veulent les exploiter.

Il n’y a pas d’OUA sans combat contre l’apartheid, combat réel, résolu. S’il faut que chaque État donne une compagnie, un bataillon ou un régiment pour aller en Afrique du Sud, la Haute-Volta sera prête à envoyer ses troupes. Il ne peut pas y avoir d’OUA tant que nous ne disons pas la vérité sur la crise tchadienne.

Comment admettre qu’aujourd’hui, en 1984, des avions de chasse, tout arsenal de guerre, de désolation et de tristesse aille s’installer à N’Djamena ? Comment pouvons-nous nous taire quand nous voyons cela ? Est-ce que nous pouvons admettre que demain ces forces aillent s’installer à Banfora, Fada, Bobo-Dioulasso, Ouahigouya ou à Koudougou ? Est-ce que nous pouvons l’accepter ? Non.

Nous ne pouvons donc pas accepter que le Tchad soit à la merci de ceux qui croient à la force et rien qu’à la force. Il y a des Africains arriérés, en retard, qui font croire que seule la force peut régler la situation du Tchad. Nous disons non, ce n’est pas la force.

Donnez seulement le droit au peuple tchadien de dire ce qu’il pense et il le dira.

Heureusement nous apprécions l’attitude de la France qui nous a demandé qu’au Conseil de sécurité des Nations unies, nous soutenions sa position, position qui vise à retirer les forces françaises du Liban. Nous avons dit d’accord, nous soutiendrons la France pour le retrait de ses forces au Liban et pour leur remplacement par des forces loyales, sincères pour la paix avec le Liban. Mas nous disons à la France que cela doit se poursuivre et qu’elle doit continuer de retirer ses forces partout où elles sont. C’est-à-dire au Tchad aussi. Nous disons qu’il ne peut y avoir d’OUA, d’unité africaine sans ce combat contre l’impérialisme. Sans ce non-alignement sincère, et intégral. Il nous faut l’indépendance totale, c’est bel et bien le refus de récupérer qui que ce soit. Nous avons condamné et nous condamnerons toujours l’agression de l’île de Grenade par les troupes yankees. Nous avons condamné cela. L’assassinat de Maurice Bishop est un crime contre la liberté des peuples. C’est pourquoi nous avons à l’époque convoqué l’ambassadeur des États-Unis pour lui dire ceci. Nous lui avons dit de transmettre à son président Ronald Reagan ce message : “Il faut qu’il retire ses troupes de l’île de Grenade, sinon la Haute-Volta prendra ses responsabilités, sinon la Haute-Volta condamnera”. Les troupes n’ont pas été retirées et nous avons condamné. Et les Américains nous ont fait des pressions diverses. Ils ont voulu dicter à la Haute-Volta sa position au Conseil de sécurité des Nations unies. Nous avons dit qu’à cela ne tienne, nous n’accepterons pas le chantage. Si l’aide américaine doit être subordonnée à ces pressions, que l’on ne nous apporte pas d’aide ; nous sommes prêts à mourir de faim, mais à mourir de dignité. Nous ne voulons pas de l’aide américaine si elle doit se faire à condition de ce chantage américain.

Et nous disons également que le refus du chantage américain n’est pas une acceptation servile et inconditionnelle du chantage d’où qu’il vienne. C’est pourquoi nous avons dit à l’ambassadeur soviétique que nous ne voulons pas d’aide (500 tonnes de riz) qu’il promettait de nous apporter. Nous refusons cette aide parce qu’elle est infâme et dérisoire, humiliante parce qu’une telle quantité ne peut pas sauver le peuple voltaïque de la famine dans laquelle il est tombé. Nous avons dit non, non à l’aide de Moscou de 500 tonnes de riz. Nous savons pourquoi nous l’avons dit. Nous lui avons dit : “Nous serons d’accord avec Moscou tant que Moscou défendra des thèses et des principes justes. Mais le jour où Moscou défendra des thèses qui ne sont pas justes, nous nous démarquerons et nous condamnerons”. Nous prendrons là aussi nos responsabilités. Il faut donc les inviter tous, quels qu’ils soient, à  se démarquer de l’esprit de Yalta. Il faut dépasser Yalta, cette ville dans laquelle il y a eu le partage du monde, la répartition des parcelles d’exploitation et de domination. Nous sommes contre Yalta. Aujourd’hui c’est la liberté et l’heure des peuples. La Haute-Volta revit son indépendance d’une manière intégrale et sans condition pour qui que ce soit.

Camarades, nous avons beaucoup à dire. Nous voudrions dire encore beaucoup, mais il faut céder la parole à J.J Rawlings que vous attendez impatiemment, je le sais. Avant de lui céder la parole, je voudrais vous inviter à observer une minute de silence en mémoire de ce grand homme d’État qui vient de nous quitter précipitamment hier seulement. Je veux parler de Youri Andropov de l’Union soviétique. Nous admirons son courage. Ses positions lorsqu’il s’érigeait contre toutes ces armes dressées çà et là contre la sécurité, la paix, la tranquillité du monde entier et nous souhaitons que ses successeurs puissent prolonger son œuvre de façon efficace, de manière profitable pour tous les peuples du monde entier. Nous savons que son combat n’a pas été facile et nous savons aussi qu’il aurait pu triompher, plus vite encore si tous nous l’avions soutenu ensemble. C’est pourquoi il faut que nous observions une minute de silence en sa mémoire.

Je vous remercie.

Maintenant, avant que je ne quitte cette tribune, je voudrais une fois de plus renouveler à Bobo-Dioulasso toute notre gratitude. Je voudrais renouveler à Bobo-Dioulasso toute notre sympathie, toute notre confiance, confiance que vous serez de vrais révolutionnaires, que vous allez vous mobiliser au sein des CDR, confiance que vous poserez des actes éminemment révolutionnaires pour le progrès de l’homme voltaïque. Confiance également que vous combattrez partout où se trouveront ces intoxications.

Il y a des gens qui sont dégagés de Ouagadougou et qui sont venus se réfugier à Bobo-Dioulasso pour vous intoxiquer. Chaque jour ils prédisent la chute du CNR et chaque jour le CNR ne fait que lever la tête de manière plus fière et plus résolue. Mais cela se fera grâce à vous.

Camarade, la victoire appartient au peuple voltaïque, aux peuples africains qui luttent. Au Ghana et en Haute-Volta, la victoire est au peuple. Merci.

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